Élections et éducation à la citoyenneté
26/11/2010 Laisser un commentaire
Par Hérold TOUSSAINT
Une lecture psychopolitique du message d’ Edmond Mulet à la nation haïtienne
A la page 16 du Nouvelliste du 1er octobre 2010 figure le message que Monsieur Edmond Mulet, Représentant officiel du Secrétaire Général des Nations unies en Haïti et chef de la MINUSTAH, a adressé à la nation haïtienne. Curieusement, ce message n’a pas été largement commenté dans la presse haïtienne. C’est ce silence qui nous a poussés à partager avec les lectrices et lecteurs du Nouvelliste notre lecture psychopolitique de ce discours. Nous disons “psychopolitique” parce que Monsieur Mulet a su utiliser ses connaissances de l’homme politique haïtien pour produire son discours. Nous disons psychopolitique parce que Monsieur Mulet a su utiliser ses connaissances de l’univers politique haïtien.
Ledit message du chef de la MINUSTAH a été titré : “Le vote : arme secrète du peuple”. Le titre de ce message est, selon nous, bien choisi. Il éveille la curiosité de tout lecteur sensible à la question de la responsabilité, de la citoyenneté ou du civisme, de la communication politique ou des relations internationales. Le titre du message attire, interpelle et flatte l’oreille. Pour s’en convaincre, il suffit de le prononcer à haute voix.
Le message de Edmond Mulet mérite d’être lu avec attention. Il n’émane pas d’un hérétique ou d’un insoumis, il est porté par quelqu’un qui est investi d’un pouvoir : celui de faire faire ce qu’il faut faire et de dire ce qu’il faut dire dans des situations précises. En effet, quelques mois après le séisme du 12 janvier 2010 qui a sauvagement meurtri Haïti, des élections présidentielles et législatives doivent être organisées. Quel message faut-il transmettre aux gouvernants et aux gouvernés de ce pays avant le 28 novembre 2010 ? C’est à cet exercice difficile et délicat que s’est adonné Monsieur Edmond Mulet. Son discours n’est pas daté, mais il est publié dans Le Nouvelliste du 1er octobre 2010. Conscient de la force de la culture orale en Haïti, M. Mulet a lui-même lu son message sur les antennes de certains médias de la capitale. Il veut que son message soit écouté et compris par tous. Il croit, bien sûr, au pouvoir de la rhétorique.
Le texte français du message comporte dix paragraphes qui se lisent aisément. Pas de mots ronflants. Pas de longues phrases qui peuvent donner lieu à des contresens. L’auteur utilise le temps présent. Pas de passé simple ou de passé composé. Il veut être clair et direct. Son message a une dimension didactique ou pédagogique. En dix paragraphes, il présente aux gouvernants et aux gouvernés d’Haïti un condensé d’éducation à la citoyenneté ou d’éducation civique. Son expérience sur la terre haïtienne l’a, sans doute, convaincu de l’absence de cette discipline dans la trajectoire des jeunes Haïtiens. Il note une absence de conscience citoyenne, de liberté et de responsabilité de ceux qui sont au pouvoir et de la plupart de ceux qui aspirent au pouvoir. Il ne donne pas l’impression de choquer la susceptibilité des véritables destinataires de son discours. Toutefois, il veut vouer une fidélité sans faille à l’institution qu’il représente. Il commence son message ainsi : « A l’occasion du lancement de la campagne électorale, je tiens, au nom des Nations unies, à renouveler notre engagement à apporter l’appui sécuritaire et logistique nécessaires à la réussite des élections du 28 novembre. Je saisis cette opportunité pour lancer un appel respectueux au peuple haïtien, aux candidats, au Conseil électoral provisoire, au gouvernement et aux médias pour que la campagne se déroule dans une ambiance sereine (…) ».
Dès le premier paragraphe, Monsieur Mulet identifie les destinataires de son message. Chacun d’eux doit donc jouer à merveille sa partition pour la pleine réussite des élections du 28 novembre 2010. Consciemment ou inconsciemment, le chef de la MINUSTAH a oublié de citer le corps de la police nationale. Il croit sans doute que cette dernière est l’alliée naturelle de l’institution qu’il dirige. Il ne juge pas pertinent de communiquer ou de rendre publique la mission de la police dans cette conjoncture électorale. Dans le deuxième paragraphe, Monsieur Mulet dresse la nature du nouveau gouvernement : « (…) seul un gouvernement porteur du consensus national, doté d’une vision basée sur le bien commun et déterminé à s’attaquer aux causes véritables des problèmes actuels mérite de jouir de la légitimité du peuple ». Les termes “consensus national” et “bien commun” ne sont pas définis dans le message, mais il pourrait laisser entendre que nos hommes et femmes d’État n’ont pas une culture du consensus et sont très insensibles au respect du bien commun. Monsieur Mulet voit une seule issue à l’avènement de ce type de gouvernement : participation massive du peuple aux élections. Il professe ce crédo : “Un tel gouvernement ne peut tirer sa légitimité que du peuple haïtien. Cette légitimité passe par les urnes.” Pour lui, ces dernières sont porteuses d’un pouvoir magique et le peuple est détenteur d’un pouvoir extraordinaire. Pour une fois, le peuple sera roi.
Au troisième paragraphe, Monsieur Mulet reprend son crédo initial : “Les élections du 28 novembre offrent l’opportunité unique de définir le chemin à suivre durant les cinq prochaines années.” Monsieur Mulet n’entend pas nuancer sa position. L’avenir d’Haïti dépendra de la crédibilité de ces élections. Il faut insister sur l’expression “opportunité unique” qu’utilise le chef de la MINUSTAH. Le cercle est fermé. Pour lui, il est impossible d’envisager d’autres possibilités. Au neuvième paragraphe, il reformule son credo: “les élections revêtent un caractère spécial- presque sacré- dans l’histoire d’un État démocratique. C’est l’acte par lequel la population s’unit pour se doter de dirigeants qui porteront le consensus national”. L’auteur du message situe son message à l’intérieur d’une tradition : celle de l’État de droit. Il convie les gouvernants et les gouvernés d’Haïti à entrer dans cette tradition. Ils doivent s’inscrire dans cette tradition pour être pris au sérieux par les Nations unies. L’État démocratique est la nouvelle religion et la nouvelle utopie. Monsieur Mulet n’a pas d’autre message à communiquer. Il est l’apôtre de l’État de droit en Haïti. Il est investi d’une mission sacrée. Il y a donc du sacré en politique.
Le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies et chef de la MINUSTAH n’est pas tendre avec le Conseil Électoral Provisoire (CEP). Il n’ignore pas le soupçon qui pèse sur cette institution. Il ne considère pas les membres du CEP comme des enfants de choeur. Ils peuvent être de potentiels obstacles à la réussite des élections. Au nom du pouvoir qui lui est attribué, il interpelle avec force le CEP : “J’appelle les conseillers électoraux, ainsi que le directeur général et les fonctionnaires du CEP à faire preuve de transparence et d’ouverture et à intensifier les consultations avec les partis politiques et les candidats sur les aspects techniques du processus électoral.” Monsieur Mulet pose la question de la communication entre le CEP et les partis politiques. Il n’existe pas une fluidité dans la circulation des informations. Sans mettre officiellement en doute les accusations qui sont adressées aux membres CEP, il préfère les inviter à poser des actions concrètes qui feront taire leurs contradicteurs : “Ils (les membres du CEP) ont le devoir de démontrer à ceux qui doutent de leur capacité ou de leur détermination à organiser de bonnes élections qu’ils ont tort.” Sur ce point, Monsieur Mulet invite le CEP à faire preuve d’héroïsme : il faut gagner la confiance des électeurs et des candidats. Il laisse aussi entendre les difficultés qui règnent entre le CEP et les partis politiques au niveau communicationnel.
Dans son cinquième paragraphe, Monsieur Mulet aborde un sujet épineux : « nouvelles cartes d’identité nationales ». L’Office national d’Identification (ONI) est donc mis sur la sellette. Il a un rôle majeur à jouer dans la réussite des élections. Monsieur Mulet n’a pas pu s’empêcher de lancer ce cri à l’ONI et au CEP : “J’encourage l’Office national d’Identification et le CEP à faire en sorte que tous les électeurs qui le veulent puissent exercer leur droit démocratique le 28 novembre prochain.” Il semble noter un déficit de communication entre ces trois acteurs. Il ne souhaite pas que les potentiels électeurs soient victimes d’une mauvaise coordination entre l’ONI et le CEP. Un doute plane sur la capacité de communiquer de ces deux institutions.
Les Haïtiens n’ont pas l’habitude de participer à la vie active de la cité. Ils ne possèdent pas un haut degré d’information politique et de conscientisation, un profond attachement aux valeurs du pluralisme et un engagement politique sans faille. Il faut aussi ajouter que la lutte pour le contrôle du pouvoir est aussi une lutte pour l’accès aux ressources de l’Etat : qu’il s’agisse de la richesse nationale propre ou des aides fournies par la communauté internationale. Monsieur Mulet a sans doute appris à découvrir cette réalité. Ainsi, il invite candidats et électeurs à débattre. Il arrive même à anticiper en proposant les thèmes qui méritent d’être débattus entre électeurs et candidats : “L’électeur a également le droit de savoir qui sont les candidats qui s’apprêtent à prendre un engagement sérieux sur des questions aussi importantes que la reconstruction, l’emploi, la sécurité et la justice.” Il pense aussi à la psychologie des candidats déçus. Il les appelle déjà au calme : “Je tiens également à rappeler la responsabilité qui échoit aux candidats vaincus d’accepter le choix du peuple haïtien avec respect et sérénité.” Le chef de la MINUSTAH ne dit pas cependant au peuple comment choisir. Il ne lui propose pas des instruments pour connaître la trajectoire des candidats. Il ne juge pas nécessaire d’insister sur la dimension morale du vote. Il ne lui paraît pas important de savoir si le peuple considère ou non le vote comme un devoir moral. L’important, c’est de voter. Le peuple dont parle Monsieur Mulet sera-t-il prêt à trafiquer son bulletin de vote pour quelques gourdes ?
C’est au septième paragraphe que Monsieur Mulet va questionner la responsabilité du parti au pouvoir. Le risque pour les candidats de ce dernier de mettre les appareils de l’Etat à leur profit est énorme. Aux yeux du chef de la MINUSTAH, les candidats du parti au pouvoir ne sont pas donc en odeur de sainteté. Ils méritent d’être sermonnés : « une responsabilité particulière incombe aux candidats du parti au pouvoir. Ceux-ci doivent se garder d’abuser de leur accès privilégié aux ressources de l’Etat, qui ne sauraient en aucun cas être utilisées à des fins partisanes ». Ainsi, il fait appel à leur sens moral et du coup il invite les autres candidats à la vigilance. La citoyenneté interpelle la responsabilité des citoyens. Monsieur Mulet encourage les membres du gouvernement et les candidats du parti politique au pouvoir à s’acquitter de leur devoir civique. Soulignons que le terme “civisme” peut désigner la conduite des personnes politiques ayant un rapport spécifique à l’Etat et signifie dévouement à la chose publique. Ce terme peut aussi désigner la conduite des personnes (citoyens) ayant un rapport indifférencié à l’Etat et signifie sens des devoirs collectifs au sein d’une société. Dans les deux cas, le civisme sous-entend le respect de la chose publique.
Pour Edmond Mulet, les médias doivent jouer un rôle primordial dans la réussite des élections du 28 novembre 2010. Il précise le type de travail que doivent réaliser les professionnels de la presse : “des informations crédibles et vérifiées sur les candidats, leur plateforme politique et le financement de leur campagne, la diffusion des débats et le déroulement serein de ces joutes, sans violence verbale et sans diffamation, dépendront en grande partie de l’engagement professionnel de la presse écrite et audiovisuelle”. Ces derniers doivent être les principaux alliés des observateurs nationaux et internationaux. Derrière l’appel qu’il lance aux journalistes, on peut lire ceci : les journalistes ne doivent pas lancer les débats comme des combats de boxe qui peuvent avoir pour effet de masquer la pertinence des propos tenus. Il les convie également à ne pas établir des connivences avec le monde politique qui peuvent leur faire oublier le “principe de distance” si nécessaire à un traitement équilibré de l’information. Monsieur Mulet souhaite avoir des journalistes qui sont rompus à la recherche scientifique et aptes à aborder des grands dossiers. Il est à la recherche de vrais journalistes politiques et il sait qu’ils ne sont pas légion en Haïti.
Monsieur Mulet termine son message par ce souhait : “Enfin, je souhaite bonne chance à tous les candidats et une bonne campagne électorale à toutes et à tous.” C’est avec enthousiasme qu’il salue le lancement de la campagne électorale. Pour lui, c’est un pas significatif vers les élections du 28 novembre 2010. Par ce discours, il veut rassurer ses alliés nationaux et internationaux. Il exprime également, d’une façon voilée, ses doutes et ses peurs.
Ce message indique clairement que Monsieur Edmond Mulet prend au sérieux sa mission au sein de la MINUSTAH. Indépendamment de notre interprétation, son message répond largement à l’un des objectifs de l’organisation internationale qu’il représente : celui d’appuyer au processus politique et constitutionnel en Haïti. Donc, réaliser les élections du 28 novembre 2010 est un impératif pour la MINUSTAH.
Le message de Mulet laisse croire qu’il n’existe ni gauche ni droite, encore moins un centre en Haïti. Il y a donc une sérieuse absence d’idéologie. La seule ligne de partage réside entre ceux qui soutiennent le régime en place et ceux qui ne le soutiennent pas. La cristallisation politique ne se fait pas autour d’une idéologie mais autour du groupe qui revendique légalement ou non et légitimement ou non l’exercice du pouvoir.
Haïti a, certes, besoin d’un gouvernement de consensus national. Mais on ne peut pas y parvenir sans une éducation au débat argumenté et à la négociation. Négocier ne consiste t-il pas à entendre les arguments de la partie adverse ? peser les pour et les contre ? évaluer ce que l’on peut concéder ? montrer à la partie adverse les avantages des propositions en tentant de la persuader que sa perte est compensée par un gain, de façon à établir un accord qui peut être oral (confiance dans la parole donnée) ou écrit (acceptation d’une nouvelle réglementation) ? Négocier est bien de l’ordre du vouloir. L’acte cynique du commandement consiste à faire passer pour une négociation ce qui est une imposition.
Le message de Monsieur Mulet indique l’absence d’une conscience citoyenne en Haïti. Soulignons que la conscience citoyenne ne se définit pas par une appartenance ethnique, linguistique ou religieuse. Elle se définit plutôt par l’appartenance des individus à une même communauté nationale dans laquelle ils se reconnaissent parce qu’elle est le garant de leur volonté d’être et de vivre ensemble. La conscience citoyenne est d’ordre symbolique. Elle est un condensé du “vouloir être ensemble” et du “vouloir vivre ensemble”. Elle n’est donc pas naturelle. Elle implique deux exigences morales : a) chacun doit montrer son souci du collectif, au-delà même de sa propre position partisane ; b) que chacun se pose la question, au nom de la solidarité avec les autres, de son rapport au passé, de l’héritage dont il est porteur et dont il doit témoigner. La conscience citoyenne n’est pas innée. Donc, il est urgent de faire de l’éducation à la citoyenneté un passage obligé dans la formation des nouvelles générations.
Cette éducation à la citoyenneté doit fournir aux individus les connaissances et la compréhension nécessaire pour qu’ils puissent revendiquer leurs droits de citoyens et s’acquitter des devoirs qui leur incombent. Il n’y a donc pas d’éducation à la citoyenneté sans une certaine dimension juridique. Éduquer à la citoyenneté, c’est aider les individus à s’insérer dans un monde complexe, à participer de façon raisonnée aux débats publics sur les choix à faire et les décisions à prendre. En effet, dans un régime démocratique, il ne devait pas y avoir d’un côté des esprits décideurs, des personnels politiques plus ou moins professionnels et permanents et, de l’autre, des citoyens dont l’expression et le pouvoir sont réduits à déposer un bulletin de vote à intervalle régulier dans une urne.
Éduquer à la citoyenneté, c’est aussi et surtout éduquer à la démocratie. Les systèmes politiques démocratiques reposent sur le concept de gouvernement responsable et représentatif protégeant les droits de l’homme et assurant le respect de la loi. Cela implique le multipartisme, la liberté d’expression et d’association, des médias libres et pluralistes. En termes d’éducation, cela suppose non seulement un certain niveau minimal de connaissance du système politique, mais aussi le développement de certaines compétences politiques telles que la faculté de déceler les dysfonctionnements, de défendre une cause et prendre part à un processus collégial de décision. Ces aptitudes sont conférées par l’éducation au politique. Ce dernier doit aider l’apprenant à comprendre le monde dans lequel il vit, à en saisir la complexité, à analyser correctement les problèmes, à prévenir les excès, à exercer de manière convenable sa citoyenneté.
La citoyenneté s’apprend par la pratique. La dimension pratique de l’éducation à la citoyenneté est essentielle : elle représente à la fois le but de cette éducation et le chemin qu’il faut parcourir pour l’atteindre. Les savoirs et les belles paroles ne suffisent pas, car enseigner les principes civiques ou inculquer les valeurs démocratiques à une personne ne servira à rien si celle-ci ne saisit pas les enjeux d’une élection, par exemple. En un mot, la citoyenneté dépend moins de l’adhésion à de grands principes que d’une forme de raison pratique. La pratique directe de la démocratie et de la responsabilité demeure l’enjeu majeur à l’éducation et la citoyenneté.
Bref, le message de Mulet nous renvoie à nous-mêmes. Il nous renvoie au type de relations que nous tissons entre nous et à notre peur d’assumer notre responsabilité. En effet, si Monsieur Mulet est responsable de l’Organisation des Nations unies, devant qui sommes-nous responsables ? Quand on n’a pas de projet et quand on ne se sent pas responsable, on est exposé à ces deux formes de névrose collective : le fatalisme et le fanatisme. D’où l’urgence d’éduquer les jeunes générations – de la maternelle à l’université – à la citoyenneté, à la responsabilité, à l’environnement, à la solidarité, à la confiance en soi, en l’autre, aux autres, aux droits de l’homme. Et nous ne pourrons entreprendre cette grande aventure sans une pléiade d’instituteurs et d’enseignants épris de ces valeurs. Avons-nous peur de proposer quelque chose qui soit à la hauteur de la dignité humaine aux nouvelles générations ? Le XXIe siècle ne doit-il pas être pour nous le siècle de l’autocritique et de la construction d’une société fondée sur la confiance en soi et en les autres, sur la réussite collective ?