Communication : science ou technique ?

Ce que science peut vouloir dire

          Selon François Borella[1], une activité humaine sera reconnue comme science par la société contemporaine moyennant qu’elle pose quatre actions : ‘‘savoir, conserver, faire savoir et savoir-faire’’. Autrement dit, elle doit produire du savoir, conserver ce savoir et ses résultats, les vulgariser à plusieurs niveaux et les appliquer aux problèmes et questions de la société qui y correspondent. Toutefois, une caractérisation classique d’une discipline scientifique persiste encore. Celle selon laquelle est scientifique une discipline qui a un objet d’étude, une (des) méthode(s), et surtout des théories (et une communauté scientifique ou des écoles selon le cas).

          Un objet d’étude qui circonscrit le champ d’intervention de ladite discipline, qui lui permet de cerner ce par quoi elle est concernée. Des méthodes qui sont un ensemble d’idées directrices qui orientent l’investigation scientifique, qui prescrit comment on doit procéder pour appréhender cet objet d’étude. Des théories comprises comme une articulation de concepts, de propositions et de modèles ayant pour but d’expliquer un phénomène[2]. Tout ceci s’inscrit bien sûr dans un cadre de référence dominant pour une communauté scientifique, ou commun au niveau d’une école de pensée.

 

  Et la communication dans tout ça ?

          Mesurée à l’aune de Borella, la communication est sans aucun doute une discipline scientifique. Mais par rapport aux critères classiques, certains auteurs (même des professeurs en communication) rechignent encore à attribuer à la communication le statut de science, même celui de discipline. Pour les plus sceptiques, elle ne serait qu’un champ d’étude[3]. Dès lors, le problème épistémologique de la communication ne s’attarde pas sur les méthodes que celle-ci emploie, mais sur la définition de son objet d’étude et sur les théories dites de communication.

          Concernant les théories en communication, les sceptiques ont deux préoccupations majeures. Premièrement, une grande partie des théories utilisées en communication est un emprunt de théories à d’autres disciplines élaborées par des chercheurs qui ne pensaient peut-être même pas à ériger une nouvelle science. Ce qui pousse certains à affirmer qu’on ferait mieux de parler de théories sur la communication plutôt que de théories de la communication[4]. Deuxièmement, ils affirment que si ces théories existent, elles sont très nombreuses et non systématisées. Or, la systématisation des théories d’un certain domaine du savoir scientifique y est nécessaire. Nécessaire pour évaluer les perspectives théoriques aux fins d’organiser les connaissances produites comme le soutient Martino[5].

          En ce qui a trait à l’objet d’étude, la difficulté des chercheurs à se mettre d’accord sur une définition commune explique la multiplicité des écoles de communication rapporte Paul Attallah[6]. Cette difficulté résulte, selon le même auteur, des différents contextes des recherches en communication et de la nature des chercheurs, de leur formation intellectuelle[7]. C’est ce caractère même, et par conséquent, la non-autonomie observée qui fait que les sceptiques ne reconnaissent pas à la communication la maturité nécessaire pour être une science[8].

          Toutefois, les recherches et les réflexions contemporaines tentent de faire apparaître l’homogénéité des phénomènes de communication. En effet, le contemporain Alex Mucchielli propose une théorie intégrée de communication qui fonde l’existence de la science des communications au lieu des sciences de l’information et de la communication[9].

          Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une épistémologie de la communication. Par conséquent, la communication existe comme science puisque l’épistémologie se veut être un discours sur la science et se doit de se dégager de tout autre forme de connaissance[10]. Notre objectif ici n’est pas de présenter une discussion épistémologique sur la communication, ce qui est d’ailleurs présent dans toutes les sciences humaines[11]. D’autant plus que ‘‘même les plus établies des disciplines scientifiques ont leur zone d’obscurité, où il est difficile d’avoir de la précision’’[12]. Reste maintenant à la communication de mûrir et d’acquérir plus d’autonomie.

 

  Pourquoi des modèles ?

          Notre objectif à travers cette publication, comme le laisse supposer le titre, est de présenter différents modèles en communication. Le terme modèle qui s’écarte de ceux de théorie et de paradigme pour être la représentation simple d’un processus. D’usages fréquents en sciences humaines, les modèles présentent ‘‘sous forme [d’un schéma] simplifié(e) les traits saillants d’une réalité… [Ils ont par ailleurs,] une fonction explicative en montrant les relations qui unissent les éléments d’un système’’[13].

          Lié à une époque, un contexte et un projet scientifique donnés, chaque modèle permet de voir certains aspects de la réalité mais, obligatoirement, en occulte d’autres. Chacun apporte un éclairage spécifique : ‘‘Aucun modèle n’est mauvais ou bon en soi. Les préoccupations des chercheurs étant différents, il est normal que leurs modèles d’étude soient différents.’’[14]

          Notre action tient sa place par le fait même que la communication est connue en Haïti pour sa technicité plutôt que pour sa scientificité. Et ce, même parmi ceux qui passent pour les mieux avertis, c’est-à-dire avec un niveau intellectuel assez élevé, voire parmi ceux qui évoluent dans le domaine, autrement dit des professionnels et certains étudiants en communication. Notre objectif n’est pas, nous l’avons précisé, de discuter sur la problématique ‘‘science/ non-science’’ de la communication, mais de montrer que les bases scientifiques sont jetées depuis plusieurs décennies et que ladite discipline est en pleine expansion. C’est en ce sens que nous présentons à la communauté des modèles en communication. Pourquoi avoir choisi de présenter des modèles plutôt que des théories ou autres caractères de scientificité ?

          Ce choix s’explique justement par les fondements scientifiques des modèles, mais aussi par leur simplicité. Un modèle scientifique est fondé sur trois principes : l’objectivité selon laquelle la réalité ne correspond pas forcément à ce que nous percevons, l’intelligibilité qui dit que la compréhension de la réalité est possible moyennant une quête des relations entre les faits et la rationalité qui privilégie le raisonnement structuré par l’expression cohérente des relations entre les faits[15]. D’un autre côté, le modèle, par sa simplicité, a l’avantage de faciliter l’explication, la vulgarisation en fournissant un savoir  qui demeurerait autrement compliqué ou ambigu.

          Donc, nous espérons que les modèles qui seront présentés dans les prochains articles de cette publication seront à la base d’une nouvelle  et meilleure perception de la communication sociale.

 

« Connaître, comprendre pour mieux apprécier »


[1] BORELLA, François, Critique du savoir politique, PUF, Paris, 1990, p. 13.

[2] In DORTIER, Jean François (dir.), Le dictionnaire des sciences humaines, Ed. Sciences Humaines, Paris, 2004.

[3] MARTINO, Luiz C., Epistémologie de la communication, scepticisme et intelligibilité du savoir communicationnel, http://www.u-grenoble3.fr/les_enjeux, Mis en ligne le 29 septembre 2003.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] ATTALLAH, Paul, Théories de la communication : sens, sujets, savoirs, Ed. Presses de l’Université du Québec, Québec, 1991, P. 25.

[7] Etant donné que ceux qui passent pour les pères fondateurs de la communication sont des spécialistes d’autres sciences : de la sociologie, de la psychologie…

[8] MARTINO, Luiz C., Op. cit.

[9] MUCCHILLI, Alex, L’art d’influencer : Analyse des techniques de manipulation, Armand Collin, Paris, 2005, Pp. 159-165.

[10] BORELLA, François, Op. cit., P. 15.

[11] LAMOUREUX, André et al., Une démarche scientifique en sciences humaines-Méthodologie, Ed. Etudes vivantes, Québec, 1992, P. 22.

[12] MARTINO, Luiz C., Op. cit.

[13] In DORTIER, Jean François, Op. cit.

[14] CABIN, Philippe et Jean François DORTIER, La communication, état des savoirs, 2e éd., Ed. Sciences Humaines, Paris, 2005, P. 45.

[15] WILLETT, Gilles (dir.), La communication modélisée, Ed. du Renouveau Pédagogique, Québec, 1992, P. 33.

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